Histoire de la fontaine des Larrons

Éditeur : Armand DANGEVILLE

A quelques pas du Petit Moulin, au détour du chemin qui s’enfonce dans la forêt du Ramanxard et conduit le promeneur à la Pierre aux Cupules, coule un filet d’eau qui tombe dans le fossé au milieu des fougères.

Pas une source généreuse, non, un filet d’eau, une eau claire et fraîche

On l’appelle la Fontaine des Larrons.

 D’un esprit curieux, j’ai interrogé quelques fermiers proches dont aucun n’a pu justifier son nom.

« On s’souvient pu ! » ai-je entendu dans un patois Ajolais hoquetant de la bouche d’une vieille paysanne édentée et tout éfousnée qui mâchonnait un bout de gandoyau.

« Ça toujours été la f’taine des larrons, on s’posait pas la question ! »me dit l’un d’eux, casquette lustrée posée sur l ‘oreille, en me servant un deuxième verre de kirsch.

« ç ‘est pt’être  une déformation de lardons » m’a soufflé un autre occupé à soigner ses bêtes et qui croyait savoir que les fermiers, profitant de la fraîcheur du lieu, venaient y trouver un peu de repos et manger un bout de lard sur une tranche de pain après avoir récolté leurs pommes de terre, se rafraîchissaient le visage et se servaient là un verre d’eau à la fontaine sous les vertes frondaisons.

Sans réponse sûre, je suis allé rendre visite à mon amie la meule dormante du Moulin de la Croisette qui dans un éclat de rire et en faisant un tour sur elle-même me lança : « Assieds -toi là, et écoute la véritable histoire de la Fontaine des Larrons. »

Il était une fois, raconte -t-elle, deux frères jumeaux qui habitaient à une demi-lieue de la fontaine, deux paresseux d’une vingtaine d’années que le Père n’arrivait pas à mettre au travail, deux lascars qui couraient la campagne, volant ici une poule, là quelques choux, un outil de jardin appuyé contre le chello ou quelques œufs de la basse-cour de la mère Georgette. L’un d’eux dont on taira le nom avait déjà promis à sa belle une vie de rêve dont il n’avait pas le premier écu. S’étant réunis là où ils préparaient leurs méfaits, à portée de main de la fontaine qui entendait leurs sottises, ils décidèrent de faire un gros coup.

Le commis leur avait un soir de bamboche innocemment confié qu’il avait surpris son patron le meunier cacher et enfouir des pièces d’or dans un sac de farine déposé dans le chello tout proche de la maison et surveillé par la grand-mère. Ce sera ça leur gros coup. Voler ces pièces d’or.

Une nuit, alors qu’on entend le meunier ronfler à une lieue, fatigué par une longue journée de travail que les deux coquins n’ont jamais connue, ils grimpent sur le toit, retirent avec précaution quelques lourdes laves de grès, arrachent trois planches et se glissent dans le chello. Là, l’un d’eux plonge son bras dans le sac posé devant les allous remplis de grains et, surpris par le cri du chat qui se jette sur une souris sous le chello,  tous deux s’enfuient par l’orifice du toit qu’ils comblent à nouveau en emportant une seule pièce d’or.

Déçus par le maigre butin de la veille et sans être inquiétés, ils emportent la nuit suivante deux autres pièces d’or.

Le lendemain, maître meunier, après avoir tourné la clé de la porte du chello, s’aperçoit avec une grande colère de la supercherie, lance maints jurons en patois et décide de piéger le voleur.

Il alerte le maire et le garde-champêtre et leur confie le chapeau qu’il avait reconnu comme étant celui du jeune voleur, chapeau que celui-ci avait laissé tomber au sol dans l’obscurité et qui était couvert de poussière de farine. C’était bien la preuve de son méfait.

Un des deux frères connus pour leurs larcins à répétition est arrêté par le premier magistrat et le garde-champêtre qui le somment de montrer son chapeau. Alerté la veille par son ami le commis du moulin et escorté par les autorités municipales, il se rend à l’écurie, décroche son chapeau vierge de toute trace de farine et le tend au garde. Le maire est bien obligé d’innocenter le coquin qui rejoint son frère hilare caché dans leur chello du jardin.

Le meunier a cependant un doute. Il annonce dès le lendemain à la population qu’il offre cinq sacs de farine à qui révèle le nom du voleur. Il demande au garde-champêtre de l’aider dans cette tâche. Celui-ci, qui se vante de faire régner l’ordre dans son village, imagine un plan qu’il juge infaillible. Bicou, le blanc bouc du meunier, portera au cou un collier garni d’une pièce d’or éblouissante censée attirer le voleur. Quelques jours passent et le stratagème a peu de succès mais un matin, un violent orage s’approche du moulin. Le ciel s’obscurcit rapidement et la nuit s’installe. On ne reconnaît plus son ombre dehors. La violence du vent et la tempête de grêle poussent le meunier à se réfugier au sous-sol du moulin et c’est le moment où le brigand saute au-dessus de l’enclos, arrache la pièce d’or de Bicou et s’enfuit sans être surpris.

Dépités par cette nouvelle ruse, Jacquoton le meunier et le garde-champêtre imaginent le piège parfait et demandent à Clairette l‘épicière et boulangère de leur signaler à eux seuls quiconque payerait un achat avec une pièce d’or. Ce sera bien sûr lui, le voleur. Mais Clairette ne peut tenir sa langue et confie tout à sa voisine qui, promis, ne doit rien dire et le souffle dans l’instant dans l’oreille de son autre voisine. Mis au courant du tour et pour se moquer du meunier, les jumeaux fabriquent une pièce qui ressemble à une vraie pièce d’or et l’un d’eux va acheter son pain quotidien avec cette pièce. La boulangère alerte aussitôt le garde qui tient là le voleur. Mais quand il est évident que la pièce est fausse, tout le village s’esclaffe. La boulangère dénonce la tromperie avec forces cris et gestes de dépit. Jacquoton en grande colère et le garde, tête basse, se terrent l’un dans le moulin, l’autre au fond du chello, couverts de honte. Les jumeaux exultent et, pour fêter leur nouveau larcin, s’offrent une truculente omelette avec les œufs dérobés la veille dans le poulailler de Pierrette, la femme de Joson le rebouteux.

En désespoir de cause, le meunier écoute le sage conseil de Monsieur le Maire et fait venir les jumeaux qu’il soupçonne pourtant et leur propose de travailler à ses côtés, persuadé que l’habileté de ces malfrats dans ces tromperies empêchera dorénavant tout vol de farine au moulin. Ceux-ci exigent toutefois que les cinq sacs de farine promis leur soient offerts en échange de leur accord.

Et c’est ainsi que les deux coquins, ravis du marché conclu, naguère paresseux et redoutables filous devinrent enfin de bons commis, que le meunier put dormir à nouveau sur ses deux oreilles, que le maire fut réélu grâce aux bons conseils qu’il distribuait à ses concitoyens et que le village du Val d’Ajol eut une histoire drôle à raconter à la table de la foire aux andouilles !…

Photos l’Écho des Feuillées : de l’eau pour tous, sous toutes ses formes !!!